Depuis hier, je savais que les chiffres du sondage CSA qu’allait publier aujourd’hui le Nouvel Observateur montrait qu’un nombre important de français accréditent la thèse d’un complot contre DSK. Mais s’appuyer sur des faits ne faisant pas de mal – d’une manière générale et particulièrement dans cette affaire où tout et son contraire circulent allègrement – j’ai attendu leur publication pour écrire ce billet.
57%
Les résultats donnent 57% de français estimant que DSK est victime d’un complot. Seuls 14% excluent de manière certaine que cela soit possible. Contrairement à celle qui avait circulé après les attentats du 11 septembre, la thèse du complot contre le directeur général du FMI n’est donc pas réservée à quelques conspirationnistes isolés sur le web.
D comme déni
L’explication principale est le déni. Difficile de concevoir qu’un homme, déjà imaginé dans les habits du président de la République, puisse être responsable de faits si sordide. Déni légitime ou illégitime ? La justice américaine tranchera.
S comme story
Mais, je vois une seconde explication qui est venu renforcer ce déni. Dès dimanche, la police new-yorkaise a donné une tonalité narrative : séquestration, agression sexuelle, tentative de viol, départ précipité de l’hôtel, fuite, arrestation in extremis à l’aéroport. Les trois premiers éléments relèvent du témoignage de la plaignante. Les trois suivants relèvent du récit de la police. Un récit qui a plusieurs objectifs en cascade : la théorie de la fuite est un levier pour influencer la juge afin qu’elle rejette une libération sous caution. Elle justifiera d’ailleurs cette décision, qui surpris les observateurs, par cet argument. Vendredi, quand un jury de citoyens américains devra se prononcer sur la poursuite de l’action judiciaire contre DSK, il y a aura les faits présentés par le procureur, mais aussi l’impact psychologique de l’envoi en prison du suspect par la juge pour éviter qu’il ne s’enfuit.
Dans le système américain – fort bien expliqué sur le blog Journal d’un avocat – le procureur et la police travaillent à charge. S’ils considèrent qu’un suspect est coupable, ils ne retiennent donc que les éléments qui cautionnent leur propos. Pour des Français, ce qui paraît normal à des Américains paraît étrange. Par exemple, dans son récit, la police écarte les témoignages d’une touriste présente dans l’hôtel qui a vu DSK partir sans la moindre précipitation. Du point de vue américain, cela s’explique car ce n’est pas un élément à charge… Du point de vue français, c’est louche, la méfiance s’installe. L’expression de la police étant un récit, celui-ci évolue au fil du temps. DSK possède un alibi pour des faits qui se seraient passés à 13 selon le porte-parole de la police, leur version change et se recale sur 12 h. Cela est inconcevable pour des Français pour lesquels une déclaration de police ne s’inscrit pas dans une démarche de communication narrative mais constitue un acte solennel. Les doutes germent.
En outre, en France, la médiatisation de l’affaire lui confère des allures de feuilleton, d’une tragédie. On croirait la suite du bûcher des vanités, un tome 2 : La chute du colosse au sexe d’airain. Or que se passerait-il si cette affaire était le manuscrit d’une fiction présenté à un éditeur ?
Scène d’édition (reconstitution)
- La présumée victime est une femme de chambre, mère célibataire qui élève seule son enfant ?
- Oui.
- Le cliché est vraiment excessif. C’est trop caricatural pour que le lecteur adhère.
…
- Un militant UMP est la première personne a rendre publique l’affaire dans le monde ?
- C’est ça.
- Intéressant. L’UMP trempe donc dans l’intrigue ?
- Non pas du tout ! Il tient juste l’information d’un ami qui est à New-York.
- A reprendre car personne ne pourra accepter une telle coïncidence.
…
- Mais, le suspect a un alibi dès le 2e chapitre ?
- Oui, mais le porte-parole de la police revient sur ses déclarations et l’alibi s’effondre.
- Très bien. La manigance est uniquement au niveau du porte-parole ou plus profondément dans la police ?
- Non, non, il n’y a pas de manigance. Le porte-parole avait dit 13 h mais c’était juste pour donner un repère temporel au public., ce n’était pas un fait avéré.
- Il est débarqué de son poste ?
- Ah non. Vous croyez ?
- Bien sûr, les autorités ne peuvent pas laisser passer cela. idée est intéressante, mais il faut que vous repreniez la structure. Elle n’est pas assez solide. Il y a trop de coïncidences et d’invraisemblances…
K comme komplot
La tyrannie du temps réel de l’information génère une histoire petit à petit qui se crée sous les yeux du public. Même quand il n’y a rien à dire, les supputations vont bon train et le moindre élément anodin est mis en scène pour capter l’intérêt et retenir l’attention. La fiction s’inspire souvent de la réalité, mais l’exploitation à outrance des codes de la fiction pour valoriser la présentation de la réalité brouille la distinction entre le réel et le fictionnel. Un livre, un film ou une série télé est soumis à la suspension volontaire de l’incrédulité de son public. Ce principe, mis en évidence par Samuel Coleridge, implique que le public accepte de croire tant que la cohérence de l’univers dans lequel il est entré est garantie. Si ce n’est plus le cas, il abandonne le livre, change de chaîne, ne regarde pas l’épisode suivant. Bref, on jette cette fiction et on en prend une autre qui tiendra ses promesses.
Or la réalité ne répond pas à ce souci de perfection narrative. Des coïncidences se produisent, des invraisemblances existences parce que… c’est la vie. A scénariser l’actualité et en voulant en faire un récit en temps réel coûte que coûte, elle ressemble de plus en plus à une fiction. Elle se doit donc d’être narrativement parfaite. Lorsque ce n’est pas le cas, impossible de la jeter et de la remplacer par une autre : il n’y en a qu’une et il faut faire avec. Alors comme l’éditeur de la scène précédente, le public corrige le scénario : 57% optent pour un complot.


2 réponses à DSK : Déni, Storytelling, Komplot